Très chair papier…

Bruno SCARAMUZZINO

Depuis son apparition et sa rapide et sûre progression comme moyen de communication moderne, le numérique a déjà fait couler beaucoup d’encre ! Le débat reste toujours aussi vif entre les partisans d’un « tout numérique » instantané, universel et illimité et ceux qui déplorent la fin du livre, de l’imprimé, au fond de la littérature, au détriment d’une information compilée mais non hiérarchisée.

À tous ceux, nombreux, qui pensaient et pensent encore, le « papier » comme déjà mort, je répondrais tout d’abord que les faits sont là pour leur donner tort ! Jamais on n’a publié autant de livres, jamais il n’y a eu autant de publications disponibles en kiosques, et les récentes et réjouissantes «&nbspnaissances » de revues thématiques, dont les exigences de forme rivalisent avec celles de fond, prouvent l’intérêt renouvelé pour le texte imprimé…

Après 15 ans de tâtonnements, d’expérimentations et de stériles duels entre le print et le digital, le papier a stabilisé sa place au sein de l’éco système de la communication. Si l’on sait tous que le digital est le média du temps court, de la réactivité, de l’interaction, voire, parfois, celui de l’injonction, il nous faut bien admettre que le print, à l’inverse, autorise le temps long, celui même que le slow motion appelle de ses vœux, le temps du recul, de la mise à distance, le temps de la pause qui invite à la réflexion. Dans cette société du grand bavardage, où les opinions précèdent les idées et souvent les dominent, où la « vérité » se mesure à la vitesse de propagation d’une information et à sa capacité à être relayé (avec les résultats malheureux que l’on connaît parfois !), le besoin n’a jamais été aussi grand à (se) poser/pauser sa voix, son discours, sa pensée… le support imprimé est fixe, durable, il fait référence, il laisse trace, il fait mémoire.

Il permet bien plus qu’un continuum textuel, il offre un repère spacio temporel, un début, et une fin. Il est point de fixation de l’intérêt, cohérence, complétude. Et sa forme renseigne plus surement sur le registre de l’information contenue que toute déclaration : à la hiérarchie visible des objets édités (lettre, journal, revue, rapport) s’appréhende intuitivement le statut et le registre dis discours. Les entreprises, tout particulièrement les grandes entreprises publiques, l’ont compris : les supports papier permettent de parler à tous, de la même façon, dans un même temps et de manière extrêmement lisible.

Au support digital, dont la consommation reste très fragmentaire, disparate et par là extrêmement segmentante, qui fait littéralement « écran;» et met à distance, le print oppose homogénéité et capacité à rassembler, à faire lien, à faire « corps »… corps social mais aussi corps à corps avec l’objet : la « main » du papier, l’odeur des encres, le « corps » du texte, « l’œil » de la typographie, la volupté des lettrages (graisse, délié et autre empattement)… Le texte imprimé est profondément charnel, incarné, humain… le texte imprimé parle d’amour là où le texte numérique satisfait à des besoins : les deux nous sont nécessaires, ne les opposons plus !