Ho Cousin, mais comment tu fais ?

Bruno SCARAMUZZINO

« Ho Cousin, mais comment tu fais ? Putainggg mais c’est l’enfer ce brouhaha, ces odeurs, cette foule. Et en plus, cousin, on n’a rien le droit de faire ici. On dirait un musée sous vidéo-surveillance sponsorisé par les Costes et cerné de boutiques pour millionnaires ». En visite rituelle à Paris – une fois tous les 10 ans parce que ça suffit largement – mon cousin de Toulon, y‘a pas à dire, reste un observateur éclairé. Alors cousin, rassure la famille, moi non plus j’aime pas cette ville et ce qu’elle est devenue.

J’aime pas Paris. J’aime plus Paris. D’ailleurs, j’ai élu domicile en banlieue. Pour le prix d’un grain de raisin chez Cojean au moins, j’ai droit à une grappe chez Momo. Et chez Momo, en plus, tu peux te faire dépanner d’une cigarette à l’unité à 23 heures. « Même plaqué or, Paris est mort. Il est 5 heures, Paris s’endort1 » répondait Thomas à Jacques. On est d’accord minot. Les travestis n’iront plus se raser, les stripteaseuses se rhabiller. À La Villette, on ne tranche plus le lard. C’est la faute à Bruxelles, la faute à internet, la faute à Delanoë. Pas la faute à Voltaire ni la faute à Rousseau. Il est fini le Paname d’Audiard. Les titis ont disparu. Aujourd’hui, les chinois font la queue chez Hédiard au coude à coude avec les princes. C’est quand même mieux qu’un « Paris beurre cornichons » avant d’aller au stade. Les spectateurs y ont remplacé les supporters comme les « clients » ont remplacé les parisiens. « Paris sous cloche, ça me Gavroche ». Merci Thomas. Moi aussi.

Apartheid

La ville, la grande ville, pour le provincial « monté » à la capitale, c’est le fantasme absolu. Le fantasme de toutes les mixités. De la fécondité réputée les accompagner. Le fantasme de l’anonymat signe de toutes les libertés personnelles. Le fantasme de l’ascension sociale et de l’ouverture à tous les possibles. « On montait à la ville » s’émerveiller, s’encanailler, se faire peur, chercher fortune « alentour du chat noir », ou ailleurs, … la ville nous a longtemps fait grandir. Elle nous a élevé. Aujourd’hui, elle nous abaisse. Elle nous humilie quand tu y es pauvre, sale, étranger, différent… Il manque à la ville l’essentiel : d’être habitée, d’être vivante, d’être ouverte. Ouverte ? Quelle plaisanterie au royaume du digicode, des interdictions de se regrouper et maintenant de l’interdiction faite aux plus humbles de rentrer dans la ville avec leur vieille twingo, clio ou peugeot 205… ben oui quoi, faut que la bulle soit bien étanche. Un genre de Center-Park en quelque sorte. Les pauvres n’ont qu’à rester en banlieue. La ville, c’est un cœur qui bat plus fort. Une énergie qui se transmet. Une lumière qui brille. La ville lumière a-t-on pu dire si longtemps de Paris. La ville lumière, aujourd’hui, n’éclaire plus personne et surtout pas au bout de la ligne B du RER que sa clarté n’atteint jamais. Que sa chaleur ne réchauffe plus. Le sang de la ville a reflué de son cœur vers ses bras, vers ses jambes. Les sociologues parlent de gentrification. Les statisticiens comptent les départs des classes moyennes vers les banlieues. Le Stiff est sur le qui-vive. La RATP pédale dans la semoule. Il faut bien les faire venir et repartir ces travailleurs. Venir vite. Repartir aussi vite. Alors, oui, c’est vrai, je n’aime plus trop Paris. De loi en loi, les libertés s’y restreignent, les territoires d’initiatives s’y amenuisent. On a même failli ne plus avoir le droit de faire du feu dans sa cheminée. Et, à défaut de loi, ce sont les voisins qui s’en chargent. Les voisins ou les syndics. Syndic de copropriété : voilà un métier qui fait aimer la ville. Les lobbies marchands, de leur côté, s’arc boutent sur leurs prés carrés. Gageons qu’après Uber mis sous l’éteignoir par les taxis – cercle de réflexion hautement moderniste -, les food-truck vont devoir trouver refuge en banlieue mis à leur tour sous l’éteignoir des restaurateurs – autre cercle de réflexion à la pointe de l’innovation. C’est déjà le cas dans nombre de grandes villes. Chicago s’étant particulièrement illustré en la matière chassant totalement les food-trucks du centre ville. Et l’on sent maintenant poindre la montée en puissance du lobby des hôteliers vent debout contre Air B’n’B et dont, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils bénéficient d’une oreille attentive et bienveillante de Anne Hidalgo et de ses équipes. Pas loin de faire de l’appel à délation, un mode de gouvernance. Ha la ville-monde ! Tout un monde d’ouverture.

Soupline

C’est dans cette ouate lentement déployée au fil des ans par les politiques, au seul profit des marchands, que Paris s’est endormie. Propre et responsable. La ville-monde revendiquée n’offre décidemment pas du monde qu’elle est réputée « résumer », « condenser », « iconiser », une vision bien réjouissante. Pour tout dire ça sent un peu la Soupline. Les premiers touchés, en réalité – qu’ils se rassurent – sans doute à terme les premiers bénéficiaires, sont, bien sur, les artistes. En partant loin ou en s’exilant à quelques kilomètres, au-delà du périph, sans doute renouent-ils avec la vie. À Paris si l’on respire on s’inspire en effet plus beaucoup. Je dois pourtant l’avouer, j’ai de bons amis parisiens. Des vrais. Pour les reconnaître c’est facile : ils n’ont pas le permis ! Et vous savez quoi ? À l’occasion de chacune de leurs visites de « l’autre côté » de la porte, j’ai droit à une petite blagounette. Allez, pour le plaisir : « Hé Antoine tu t’es vacciné j’espère ! », « Ho Marine, fait attention remonte la fenêtre », « mets pas tes bijoux », « t’as pris ton passeport ? » … Cette dernière me semble d’ailleurs devoir être méditée. Tout comme la sémantique urbaine d’ailleurs. Le concept de périphérie ne me semble pas drainer un imaginaire extrêmement flatteur. De la périphérie à la marge le fil sémantique est ténu. La marge des marginaux. Ceux qui restent au bord et qui n’ont pas été invités à entrer. La ville-monde, un monde à part. Ca s’est sûr ! Si nos villages dans leur grande sagesse s’évertuent à conserver l’église en leur milieu. L’église avec sa place. Paris a mis en son milieu une galerie marchande. Finis depuis longtemps les commerces bouches du cœur travailleur de la rive droite, aujourd’hui sous la canopée – à la sortie du RER c’est plus pratique   se bousculent les boutiques de fringues. Triste église. Triste centre. Bon allez, c’est pas tout, je vais rater mon train. Je pars à Marseille. Une ville comme on les aime encore.

1Comme un manouche sans guitare, « J’aime plus Paris », Thomas Dutronc, 2007.

Texte publié dans le n°17 de TANk – la Revue de toutes les communications.