Faits alternatifs, Post vérité….

Marc SAINT-OUEN

Si j’ai bien compris, la vérité est ailleurs… oui mais où ?

L’effervescence actuelle autour des « faits alternatifs » et des moyens d’y faire face (la multiplication des initiatives partout dans le monde de fact checking, de Facebook et Google tout récemment à Decodex/ Le Monde) témoignent d’une urgence et d’une volonté de combattre pied à pied le délire ambiant. Mais ils témoignent aussi d’une forme de panique générale face à ce qui est légitimé au plus haut niveau (Trump, sa conseillère Keyllianne Conway, son porte-parole Sean Spicer). Au delà de cette actualité, il peut être aussi utile de plonger dans les racines de ce mal qui autorise désormais le mensonge sous une forme totalement décomplexée et, contre toute raison, performante.
Un « mal » ancien, aujourd’hui exacerbé par un double mouvement : celui de la technologie qui déploie et décuple la visibilité et l’agrément au « faux » ou donc à « l’alternatif » et, celui de la défiance généralisée vis-à-vis de l’autre et du reste du monde qui crispe, ramène à soi et rétrécit la pensée
Un mal ancien oui. Celui de l’auto-persuasion et de « ces puissances qui nous poussent à consentir », à soutenir l’insoutenable. Pascal pensait déjà (bien avant internet hein), « car tout ce qu’il y a d’hommes sont presque toujours emportés à croire non par la preuve mais par l’agrément ». Une analyse pas très lointaine de la définition du mot de l’année 2016 selon l’Oxford Dictionnary : la post vérité. Selon la respectable institution, la post vérité se définit comme « les circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence sur l’opinion publique que les appels aux émotions et aux croyances personnelles ».
Quand les convictions, partagées et répétées sans cesse dans des communautarismes informationnels ont plus de poids que les faits objectifs, alors, « ensemble, tout devient possible », tout peut devenir vrai, réel. Goebbels n’est plus très loin. Une forme d’extension du domaine du négationnisme nous menace. Tous, partout, sur tout. Cela ne se développe pas simplement parce que par définition « Xfilienne », « la vérité est ailleurs », forcément ailleurs, mais bien parce que plus rien ou presque ne fait autorité ou référence commune. Le dernier baromètre Kantar-La Croix sur la confiance (en France) accordée aux médias est éloquent: moins de 50%, plus bas historique. À qui fait on confiance ? : à celui qui me ressemble, non à l’autre (étude Le Monde-Ipsos 2013 : on peut faire confiance à la plupart des gens : 22%/ On est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres : 78% !).
On peut se demander comment en est-on arrivé là. Il y a tellement de raisons… Avançons juste, hypothèse parmi d’autres, que le sentiment (voire la certitude) d’être constamment floué, abusé s’est universellement développé à partir du discours de Colin Powell aux Nations Unies concernant les armes de destruction massive. À fragmentations multiples, ce fait alternatif là aura eu, au delà de ses effets militaires humains et géopolitiques désastreux, des conséquences mentales catastrophiques en ceci qu’il légitime désormais la défiance sur… à peu près tout et autorise dès lors d’autres à dire… à peu près n’importe quoi. Juste retour des choses ? Obama a beau jeu aujourd’hui (fin 2016 à Berlin) de déclarer « si nous ne pouvons pas faire la différence entre les arguments sérieux et la propagande alors nous avons un problème. ».
Oui, nous avons un très très gros problème.
Surtout quand de lanceurs d’alerte en Médiapart on ne peut, la plupart du temps, que constater être si souvent « abusé ». Tout alors peut être dit et proposé puisque du point de vue du récepteur la confiance partout est déclarée décédée et que l’on ne croit plus qu’en ce qui nous arrange et conforte notre opinion. Sur ce champ de ruines intellectuelles tout alors peut être irrationnellement avancé et argumenté puisque, du point de vue de certains émetteurs -pas tous heureusement-, on cherche non pas à argumenter mais d’abord à imposer une vision alternative des faits, et du monde. Le problème finalement est moins le fait alternatif et celui qui l’avance – il faut malheureusement s’y habituer- que l’écho qu’il peut rencontrer.
Nous communicants devons et pouvons pourtant le combattre et le limiter, à notre niveau et en complément de l’action des medias et des décodeurs de toutes sortes quand chaque jour nous exerçons notre métier en politique comme dans la communication d’entreprise, de collectivité, d »institution.
D’abord, tout bêtement, en choisissant de ne jamais participer à cette déconstruction du réel. Cela passe par une éthique renforcée, systématique et durable dans nos pratiques. Ensuite en prenant chaque fois en considération cette nouvelle « déconsidération préalable immédiate » de l’émetteur ou du contenu proposé. Cela passe nécessairement par un surinvestissement dans la preuve, le fait, le vérifié et « l’assermenté » dans les contenus proposés. Cela nous oblige à conduire nos émetteurs à une sincérité retentissante. Et à les amener à faire preuve d’une assertivité totale dans les argumentaires et messages développés.
Bref croire en la force du « sérieux » répétée face au doute et la défiance pour petit à petit regagner du terrain abandonné au complotisme, à l’irrationnel et à la manipulation. Si les faits sont interprétables, ils demeurent des faits. Au-delà, le vrai combat est celui de les faire considérer dans leur objectivité et surtout de se donner les moyens de laisser le moins d’espace et d’écho possible dans les médias et sur les réseaux sociaux à ceux qui décrètent le prêt à penser alternatif.
Alors disons le a tous les communicants que la montée de l’alternatif révulse, qu’il s’agisse d’un de nos sujets ou de celui d’un confrère, il faut faire bloc et chaque fois que nécessaire monter au créneau par tous les moyens disponibles. Si « l’art de se persuader des idées douteuse, fragiles ou fausses » (cf Raymond Boudon Fayard 1990) est de plus en plus commun, c’est à ceux qui font profession de communication de combattre en première ligne cette déconstruction systématique pour recréer un autre commun. Celui qui produira du respect de la prise de parole publique sur lequel reconstruire sinon de l’unité, au moins un cadre référentiel objectivé dans lequel chacun pourra légitimement continuer de penser, dire, défendre et argumenter ce qu’il veut. Face au « faits alternatifs », il n’y a pas d’autre « alternative ». Sinon, à la fin et en toute logique, la guerre civile.